
- Né John Baldwin en 1946 dans le Kent, fils d’un pianiste arrangeur de music-hall
- Musicien de studio à Londres avant 1968 : Donovan, les Rolling Stones, Dusty Springfield, Jeff Beck
- Basse, Hammond, clavinet, Mellotron, mandoline et la totalité des arrangements de Led Zeppelin
- Le riff de Black Dog et la partition de cordes de Kashmir sortent de sa tête
Dans un groupe, il y a toujours celui qu’on cite en dernier. Chez Led Zeppelin, ce rôle est revenu à John Paul Jones, et c’est une des grandes injustices du rock. Derrière le chanteur torse nu, le guitariste à la double manche et le batteur le plus bruyant de la décennie, un type discret tenait la moitié de la musique. Sans lui, Kashmir n’a pas de cordes, Trampled Under Foot n’a pas de groove et Black Dog n’a même pas de riff.
Avant Led Zeppelin, John Paul Jones tenait déjà la moitié des studios de Londres
John Baldwin naît en janvier 1946 à Sidcup, dans le Kent. Son père Joe est pianiste et arrangeur pour les orchestres de danse d’après-guerre, et le gamin grandit dans les coulisses des salles de music-hall. Piano d’abord, orgue d’église ensuite, puis la basse électrique à quatorze ans, le jour où il comprend ce que cet instrument-là rapporte sur un contrat. À vingt et un ans, il fait partie de la poignée de musiciens de studio que tout Londres s’arrache.
Entre 1964 et 1968, sa signature est partout sans jamais figurer sur une pochette. Il pose des basses et des claviers pour Donovan, Dusty Springfield, Lulu, Jeff Beck. Surtout, il arrange : les cordes de She’s a Rainbow des Rolling Stones, c’est lui. Le métier est confortable, très bien payé, et il commence à l’épuiser sérieusement : des dizaines de séances par mois, des jingles de publicité coincés entre deux tubes.
John Paul Jones est un nom de scène. En 1964, Andrew Loog Oldham, le manager des Rolling Stones, lui suggère de reprendre le titre d’un film d’aventure maritime pour signer son premier 45 tours solo. À l’état civil, le bassiste s’appelle John Baldwin.
Le coup de fil qui change tout
L’histoire tient à une lecture de journal. Sa femme Maureen tombe sur un entrefilet : Jimmy Page cherche des musiciens pour relancer les Yardbirds. Elle lui dit d’appeler. Les deux hommes se sont croisés cent fois dans les studios londoniens, notamment sur Beck’s Bolero, et Page dit oui dans la minute. En septembre 1968, ils répètent dans une cave de Gerrard Street avec un chanteur et un batteur inconnus venus des Midlands, sur une reprise de Train Kept A-Rollin’. Tous les quatre ont raconté la même chose depuis : la pièce a tremblé.
La basse de John Paul Jones, ou l’art de tenir la maison debout
Son instrument des débuts est une Fender Jazz Bass du tout début des années 60, en finition sunburst, qu’on entend sur les quatre premiers albums. Deux micros simple bobinage, un manche étroit : un instrument taillé pour un musicien de studio qui passe d’une séance de soul à une séance de pop dans la même journée. En studio, il branche souvent en direct dans la console. Sur scène, il pousse un Acoustic 360, l’ampli à caisson replié qui donne ce grave rond et énorme de la période 1969-1972.
Le plus frappant reste son placement. Écoute Ramble On : la ligne ne double jamais la guitare, elle raconte une deuxième histoire en dessous. Sur The Lemon Song, il tient six minutes de contrechant proche du jazz sans lâcher le tempo. Sur Good Times Bad Times, il glisse une double croche dans chaque trou laissé par Bonham. Du jeu de bassiste arrangeur : chaque note est posée pour que le morceau tienne, pas pour qu’on la remarque. Un principe à emporter au rayon basses.
La réédition American Vintage II revient sur 1966, une année charnière du modèle : filet de touche blanc, repères nacrés, tête peinte assortie, accastillage d’époque. Les deux micros Pure Vintage ’66 délivrent la signature de la Jazz Bass, graves fermes et médiums chantants, et le mélange se dose aux potards, sans sélecteur, comme sur l’originale. Aulne, palissandre et laque nitrocellulosique complètent la recette.
Points forts
- Deux micros Pure Vintage ’66 et contrôle volume, volume, tonalité : le grain « J » d’origine
- Aulne, palissandre et finition nitro pour la dynamique
- Sillet de 38,1 mm et diapason de 34 pouces : un manche rapide
- Étui rigide d’époque inclus
Points faibles
- Profil de manche « 1966 U », épais pour les petites mains
- Pas de sélecteur : tout se dose aux deux volumes
- Un budget de bassiste confirmé
Black Dog, un riff que Jimmy Page n’a pas écrit
Le riff en escalier de Black Dog, celui qui perd tout le monde à la première écoute, sort de sa basse. Il l’a écrit chez lui, carnet sur les genoux, en cherchant une phrase assez tordue pour que personne ne puisse taper dans les mains dessus. Objectif atteint : la ligne tourne sur une métrique impossible à compter, guitare et basse à l’unisson, et Bonham reste imperturbable au milieu. Sur le même disque, c’est encore lui qui tient le piano électrique de Misty Mountain Hop.
Hammond C3, clavinet et Mellotron : l’autre moitié du groupe
Un quatuor dont l’un tient la basse ne devrait pas pouvoir emmener un orgue sur scène. Jones règle le problème avec les pieds. Sur Since I’ve Been Loving You, il joue l’orgue Hammond C3 des deux mains et la ligne de basse au pédalier, en même temps, pendant sept minutes. Le petit grincement qu’on entend sur la prise, c’est la pédale de grosse caisse de Bonham. Personne ne l’a jamais corrigé.
Chaque album lui apporte un nouveau jouet. Le clavinet Hohner de Trampled Under Foot, emprunté au funk de Stevie Wonder, transforme Led Zeppelin en groupe de danse le temps d’un titre. Le Mellotron dessine les cordes de The Rain Song. Le piano électrique de No Quarter, passé dans un phaser et ralenti à la prise, installe ce climat sous-marin que le groupe étirait jusqu’à vingt minutes en concert.
Le moteur MTW modélise les roues phoniques une par une et propose quatre voicings de clavier : A-100, B-3, C-3 et Mellow. Le C-3, c’est l’orgue de Since I’ve Been Loving You. Les deux jeux de neuf tirettes sont physiques, la percussion répond à la vélocité, et la section Leslie descend jusqu’aux transitions et au placement des micros sur le cabinet. Le clavier Waterfall de 73 notes encaisse les glissandos, et un pédalier 25 notes se branche dessus pour jouer les basses aux pieds, exactement comme Jones.
Points forts
- Moteur MTW et quatre voicings de clavier, dont le C-3
- Deux jeux de neuf tirettes physiques, percussion sensible à la vélocité
- Préampli à lampes 12AU7 et 12AX7, overdrive lampe ou transistor
- Section Leslie détaillée jusqu’au placement des micros
Points faibles
- Aucun haut-parleur intégré : l’amplification se prévoit à part
- Le pédalier 25 notes reste en option
L’amplification se réfléchit dès le départ : le XK-5 sort en mono, en stéréo et sur une prise Leslie, mais rien ne sonne tant qu’il n’y a pas une enceinte au bout. Le rayon orgues et celui des claviers de scène méritent un détour avant de trancher.
Kashmir, la mandoline et les flûtes à bec
Reste le mot le plus important de sa fiche de poste : arrangeur. Les cordes et les cuivres de Kashmir, ce sont ses partitions, écrites et dirigées par lui. Les flûtes à bec empilées dans l’intro de Stairway to Heaven, c’est lui, piste par piste. La mandoline de Going to California aussi, et c’est son instrument que Page attrape pour The Battle of Evermore. Koto, lap steel, autoharpe : il prend ce qui traîne dans le studio et s’en sert. Pour entrer dans cette famille, le rayon mandolines reste la porte la moins intimidante.
Après 1980, une carrière que personne n’attendait
Bonham meurt en septembre 1980, le groupe s’arrête net, et Jones fait l’inverse exact de ce qu’on attendait. Aucun supergroupe nostalgique. Il arrange les cordes d’Automatic for the People pour R.E.M., produit Diamanda Galás et les Butthole Surfers, écrit pour quatuor à cordes, sort deux albums solo. En 2009, il monte Them Crooked Vultures avec Dave Grohl et Josh Homme et se retrouve, à soixante-trois ans, dans le groupe le plus bruyant de l’année.
En 1995, à l’intronisation de Led Zeppelin au Rock and Roll Hall of Fame, il monte sur scène et lâche une phrase restée célèbre : merci à mes amis d’avoir enfin retrouvé mon numéro de téléphone. Tout est là. Le musicien le plus complet du groupe a passé douze ans à faire tenir la musique des autres sans jamais réclamer le micro. Si tu apprends la basse aujourd’hui, il te laisse une règle qui vaut pour toute une vie de groupe : joue ce qui manque, pas ce qui s’entend.

