Ingénieure de mastering et musicienne, Emilie Daelemans a construit son parcours par la pratique et la patience. Entrée dans la musique par la batterie, puis attirée par la fabrication du son, elle s’est formée au contact quotidien des studios, notamment aux Studios Ferber à Paris, avant un passage par New York et l’installation à son compte. Batteuse et bassiste, elle joue toujours au sein d’un groupe.
Dans cet épisode, elle revient sur ce qui a déclenché sa vocation, sur ses années d’assistanat qui lui ont, dit-elle, appris l’essentiel de son métier, et sur ce que signifie vraiment masteriser un projet. Il est question d’écoute avant tout, de la place laissée à l’analogique face au numérique, de la légitimité qui se construit lentement, et de la responsabilité, technique comme artistique, que l’on porte quand on appose le dernier vernis sur le travail des autres.
Emilie Daelemans – Ingénieure de mastering
D’aussi loin que tu te souviennes, quels sont tes premiers souvenirs liés à la musique ?
Je n’ai pas grandi dans un environnement très musical. Mes parents aimaient la musique, mais ce n’était pas une passion débordante. Il n’y avait pas vraiment de pratique musicale autour de moi, pas de disques en permanence, pas de gens qui jouaient.
Le déclic est venu en voyant ma sœur jouer de la guitare sur scène, dans une école de musique. À ce moment-là, je me suis dit que je voulais faire de la batterie. J’ai commencé à en jouer et j’ai pris des cours pendant sept ans. Ça a été ma première vraie entrée dans la musique, et ce n’est jamais vraiment parti.
Tu as donc commencé par l’instrument.
Oui. Batterie, basse aussi. Et je joue toujours aujourd’hui. Je suis musicienne, j’ai un groupe.
Comment s’est faite la bascule entre jouer de la musique et s’intéresser au son ?
Assez vite, je me suis intéressée au son au sens large : la prise de son, l’enregistrement, la manière dont la musique est fabriquée. J’aimais bidouiller, enregistrer avec des amis musiciens, essayer de comprendre comment ça fonctionnait.
Très tôt, j’ai su que je voulais essayer de travailler dans ce domaine. Faire quelque chose autour du son. J’ai donc choisi de m’orienter vers des études d’ingénieur du son juste après le bac. Pendant ces études, j’ai découvert le mastering, et ça m’a beaucoup plu.
Le mastering est un domaine assez opaque, difficile d’accès.
Oui, et c’est toujours le cas. Il y a très peu d’écoles, très peu de transmission directe. Peu de studios prennent des stagiaires. C’est un métier qui s’apprend difficilement, souvent par l’expérience.
Après mes études, j’ai été assistante dans un studio parisien, aux Studios Ferber, pendant plusieurs années. Ensuite, je suis partie à New York pour faire un stage de mastering de trois mois. Puis je suis revenue à Paris, où j’ai commencé à faire mes propres masterings.
Les années d’assistanat aux Studios Ferber semblent centrales dans ton parcours.
Complètement. Être assistante m’a appris, je dirais, 80 à 85 % de ce que je sais aujourd’hui pour pouvoir exercer ce métier. C’est là que j’ai appris à écouter.
L’écoute, c’est quelque chose qui ne s’apprend pas dans les livres. Ça prend du temps. Être au quotidien avec des ingénieurs du son, observer, entendre, comparer, comprendre. C’est la seule vraie école, selon moi.
La position d’assistante est aussi une posture particulière.
C’est un rôle exigeant. Il demande énormément de rigueur. Les horaires sont compliqués, le rythme est intense. On te demande beaucoup techniquement, parfois plus que ce que certaines personnes imaginent.
Il faut répondre à des demandes très variées, parfois urgentes, parfois floues. Et en même temps, il faut réussir à apprendre, à prendre du recul, à observer ce qui se passe autour de soi. Si on est assistante sans chercher à comprendre, sans être attentive, ça n’a pas vraiment de sens.
C’est un apprentissage autant humain que technique.
Oui. On apprend la précision, la patience, la responsabilité. On apprend aussi à se taire parfois, à écouter avant d’agir. Tout ça construit une base très solide.
À quel moment as-tu senti que la musique ne serait pas juste un plaisir, mais un métier ?
Assez tôt. Dès le lycée, je savais que je voulais essayer de travailler dans la musique. Je me suis dit que si je n’essayais pas, je le regretterais.
J’ai toujours pris ça très sérieusement, même si ça restait une passion. Ce n’était jamais « juste pour s’amuser ». Il y avait toujours cette exigence personnelle.
Le mastering reste un métier peu compris. Comment l’expliquer simplement ?
Beaucoup de gens savent que le mastering sert à homogénéiser un album, à le rendre diffusable, à le rendre « plus fort ». Mais ils ne savent pas vraiment comment ça se passe, quels outils sont utilisés, ni s’il y a une part artistique.
Je définirais le mastering comme l’étape finale qui permet de finaliser la couleur globale d’un projet. On le compare souvent à l’étalonnage en image, et je trouve la comparaison assez juste. C’est le moment où l’on peaufine, où l’on apporte le dernier vernis, l’éclat final.
Est-ce un métier où l’on se sent vite légitime ?
Non, pas du tout. La légitimité est très progressive. Personnellement, je ne sais pas s’il y a eu un moment précis. Ça prend du temps.
Il faut beaucoup se remettre en question, tester, essayer, se tromper. Et puis, petit à petit, on voit que ce qu’on fait fonctionne, que les gens apprécient le travail, que techniquement ça tient. On commence alors à se faire confiance.
Il n’y a pas de tampon officiel qui dit « tu es ingénieure de mastering ». Avoir son studio, travailler régulièrement, livrer des projets, tout ça participe à construire cette légitimité. Comme dans beaucoup de métiers, il faut réussir à se dire, à un moment, que ce que l’on fait a de la valeur.
Comment décrirais-tu ta relation aux outils, entre analogique et numérique ?
Je travaille avec un mélange des deux. Le numérique a énormément évolué. Les plugins sont devenus très performants, très précis, accessibles. Ils permettent de faire des choses que l’analogique ne permet pas toujours.
Mais je reste très attachée à l’analogique pour la sensation. Pour le fait de ne pas regarder, mais d’écouter. Je travaille avec l’écran sur le côté, pour ne pas être guidée par des graphiques ou des chiffres.
Je pense sincèrement que la différence ne se joue pas tant sur l’outil que sur l’attention portée à l’écoute.
Quelle responsabilité ressens-tu en tant qu’ingénieure mastering ?
Il y a une responsabilité artistique et émotionnelle. Les artistes viennent aussi pour une sensibilité, pas seulement pour un standard technique.
Il faut évidemment respecter leur univers, leur esthétique, mais je pense qu’il ne faut pas avoir peur de proposer. De dire : « Voilà une version plus audacieuse, et une version plus normée. » Ensuite, le choix leur appartient.
Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui souhaite se diriger vers le mastering aujourd’hui ?
Apprendre autant que possible, rester curieux, poser des questions, être ouvert. Et tenir bon. C’est un chemin long, parfois difficile, mais ça vaut le coup.
Carte magique : si tu pouvais masteriser le prochain album de l’artiste de ton choix ?
J’ai déjà eu la chance de travailler sur des albums d’artistes que j’aimais beaucoup. Mais j’aimerais beaucoup travailler avec Andy Shauf. Ou avec Cate Le Bon aussi.
Dernière carte magique : installer ton studio n’importe où dans le monde.
Sans hésiter, en pleine montagne. Dans un chalet, au calme. Les Alpes me vont très bien.

