Compositrice de musique à l’image, Clémence Ducreux a bâti son parcours en marge des voies classiques. Pianiste d’oreille plutôt que de partition, elle passe par une école d’ingénieur du son, l’ISTS, avant de rejoindre le Berklee College of Music à Boston, où elle se forme à la composition pour le cinéma et le jeu vidéo. On lui doit notamment la musique de la série Enjoy et des longs-métrages Des jours meilleurs et Classe moyenne. Nourrie très tôt par le minimalisme de Philip Glass et John Adams, elle développe une écriture faite de motifs répétitifs, de textures et d’évolutions lentes, où la nuance compte autant que la mélodie.
Dans cet épisode de Tales, Clémence revient sur ses premiers souvenirs de musique, sur un parcours qu’elle décrit comme une montée « en escalier », et sur cette fascination pour les motifs obsessionnels qui structure encore sa façon de composer. Elle raconte aussi le contraste entre une formation d’ingénieur du son vécue par défaut et la libération que fut Berklee, avant d’aborder son travail récent sur la série Enjoy et ses longs-métrages, et ce qui guide vraiment ses choix : l’émotion à suggérer et la relation avec le ou la réalisatrice.
Clémence Ducreux
L’interview Tales
Quels sont tes premiers souvenirs de musique, les premières émotions liées à la musique ?
Je pense que c’est arrivé assez tôt. J’ai commencé le piano à l’âge de six ans, donc j’ai rapidement été plongée dedans. À la maison, on écoutait quand même de la musique, et il y a aussi eu l’arrivée du baladeur CD. Je me souviens l’avoir eu vers la fin de l’école primaire, et je l’avais tout le temps sur les oreilles. Que ce soit pour aller à l’école ou à la maison, j’aimais beaucoup cette proximité du casque. Je pense que les premières émotions liées à la musique sont vraiment arrivées à cette période-là, relativement tôt.
Tu parles de la maison, de cet environnement : est-ce que tu viens d’une famille très liée à la musique ?
Pas vraiment. Mon frère est dans la musique, mais il s’y est mis plus tard, et surtout il est parti de la maison assez tard, donc quand j’étais petite je n’avais pas forcément été baignée dans la musique à travers lui. Et puis on n’écoute pas du tout la même musique. Mes parents, eux, ne sont pas du tout dans la musique, plutôt dans le cinéma. Mon autre frère non plus. Donc non, je ne dirais pas que j’ai grandi dans un environnement musical.
Donc on peut dire que tu es allée chercher la musique par toi-même ?
Oui, je pense que je suis allée la chercher. Je ne sais pas trop où exactement, mais oui, c’est ce qui s’est passé.
Si tu devais dégager quelques grands chapitres de ton parcours, de l’adolescence à aujourd’hui, lesquels ressortiraient ?
J’ai commencé le piano à six ans avec des cours classiques qui ne me plaisaient pas tant que ça. J’avais beaucoup de mal avec le solfège et l’apprentissage traditionnel. Très vite, j’ai commencé à jouer surtout à l’oreille, à essayer de reproduire ce que j’entendais. C’est devenu un jeu. J’ai pris quelques cours, puis j’ai arrêté assez rapidement.
Après le lycée, j’ai fait une école d’ingénieur du son, l’ISTS. À côté de ça, j’étais déjà très geek au collège et au lycée. Je voulais faire de la musique de film, mais je n’étais pas au conservatoire. J’étais déjà très plongée dans les logiciels de musique, Logic notamment, et j’aimais beaucoup ça.
Une fois mon école terminée, je suis partie à Boston pour étudier au Berklee College of Music. Pour y entrer, il fallait un instrument de base, donc je me suis remise sérieusement au piano pendant plusieurs années, toujours à l’oreille, sans partitions. Là-bas, j’ai vraiment été formée à la musique à l’image : cinéma et jeux vidéo. Et à la sortie, j’ai démarré directement à travailler.
Avec le recul, est-ce qu’il y a eu un tournant décisif dans ton parcours ?
Mon parcours s’est fait de manière assez progressive, en escalier. Il n’y a pas eu un moment où tout a explosé d’un coup. J’ai commencé par beaucoup de courts-métrages, de documentaires, puis un premier long-métrage, une série, et petit à petit les choses se sont enchaînées.
Mais il y a quand même un moment très marquant : un coup de fil reçu un matin très tôt, d’un producteur, pour me dire que deux réalisateurs voulaient travailler avec moi sur leur premier long-métrage. J’ai cru au début que c’était une blague, je n’étais pas bien réveillée, je ne savais même pas qui c’était. Et en fait, c’était sérieux. C’est arrivé relativement tôt dans mon parcours, et je me suis retrouvée embarquée sur un gros film, avec une grosse équipe.
Ça a vraiment été une bascule. Les gens ont commencé à me faire davantage confiance, à me prendre plus au sérieux. Et moi aussi, je me suis dit : « ça y est, c’est parti ». Cette année-là a été très dense : ce premier long-métrage, une série en parallèle, beaucoup de choses se sont jouées sur à peu près neuf mois. C’était l’année dernière, et clairement une année charnière.
Tu évoques souvent une influence de la musique minimaliste. D’où ça vient et comment ça t’accompagne ?
J’ai découvert la musique minimaliste très tôt, avec le piano. Philip Glass, John Adams, ça a été des références importantes. En parallèle, mon frère écoutait beaucoup de minimal electro house. À la maison, quand j’étais petite, il me faisait écouter énormément de vinyles. Ça ne me plaisait pas du tout, mais je me souviens très bien de cet exercice où il me disait : « écoute, là un instrument rentre, là un deuxième motif, là un troisième ».
Très vite, ces motifs répétitifs, un peu obsessionnels, m’ont marquée. Je suis moi-même assez obsessionnelle, et ces motifs restaient dans ma tête pendant des jours. J’adorais essayer de les reproduire au piano, puis d’ajouter des choses par-dessus.
Quand j’ai commencé à composer, je faisais déjà ça sans vraiment le comprendre : prendre un motif, le répéter en boucle, chercher des harmonies à l’oreille. Et aujourd’hui encore, c’est exactement comme ça que je travaille. Même quand je fais de la musique plus électronique, je pars toujours d’un thème répété, puis je superpose des couches, de piano ou d’autres instruments. La musique minimaliste a toujours été là, et je pense qu’elle le restera.
Il y a presque une idée de transe dans ce que tu décris ?
Complètement. C’est très obsessionnel. On change une seule note, et tout bascule, alors que rien n’a bougé autour. C’est une musique très riche avec peu d’éléments, et c’est ce que j’aime.
Cette approche te met parfois en décalage avec des formes musicales plus pop ?
Oui, complètement. Quand je travaille sur des films, ce n’est pas du tout la même logique, mais il m’arrive aussi de composer pour des albums de librairie musicale. J’en ai fait un récemment, et on me demandait une structure très pop : couplet, refrain, A, B, bridge… Ce qui m’intéresse plus, c’est l’évolution légère, progressive, d’un point A à un point B, parfois complètement différent, sans forcément passer par des refrains ou des structures figées.
Tu as suivi une formation d’ingénieur du son avant Berklee. Quel regard portes-tu dessus aujourd’hui ?
Pour être totalement transparente, j’ai fait cette école par défaut, pas par choix. Je n’étais pas du tout dans une méthodologie traditionnelle. En France, à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’école de musique pure en dehors du conservatoire.
J’y suis allée en me disant que c’était ce qui se rapprochait le plus de la musique de film. Mais ça a été trois années assez pénibles. J’ai complètement arrêté de jouer du piano. Je voyais mes camarades passionnés par les consoles, les boutons, la technique, et moi je n’y trouvais presque aucun plaisir. Dès qu’il y avait un projet un peu créatif, c’était moi qui prenais cette place-là, mais ça restait marginal.
Après cette école, j’ai arrêté la musique pendant deux ans…
Berklee a donc été une rupture très forte ?
Oui, une vraie libération. Pour la première fois, je me suis sentie légitime de me dire que je pouvais peut-être faire de la musique de film. J’y ai énormément appris. On était environ 50 % d’étudiants étrangers, ce qui créait une richesse incroyable, musicale et humaine.
Il y avait aussi la méthode américaine : au lieu de pointer tes défauts, on te demande quelles sont tes qualités, et on les pousse au maximum. Au début, c’était très impressionnant. Puis j’ai compris qu’il y avait de la place pour tout le monde, surtout en musique à l’image, où la créativité ne se mesure pas comme la performance.
Les premiers mois ont été intenses, puis je suis montée dans le train. Et ça a été génial.
Cette mentalité t’accompagne encore aujourd’hui ?
Oui, bien sûr. J’ai gardé ce rapport très sain à la musique : ne pas juger le travail des autres, préférer le collectif à la compétition. La compétition peut me stimuler, mais je préfère travailler en équipe. En musique de film, si on n’a pas un rapport équilibré à la création, ça ne fonctionne pas. C’est déjà un métier très exigeant émotionnellement.
Tu travailles beaucoup sur des projets récents : séries, longs métrages. Comment s’est passée la série Enjoy ?
On m’a contactée après un festival où j’avais fait un ciné-concert. La productrice m’avait vue sur scène et trouvait que mon univers correspondait à la série. À l’origine, ça devait être une compétition entre plusieurs compositeurs, mais finalement je me suis retrouvée seule.
J’ai travaillé sur six épisodes d’environ quarante minutes. Le rythme était très dense, d’autant plus que j’avais un long-métrage en parallèle, avec des mixages prévus au même moment. C’était très intense, mais hyper excitant. J’ai pu aller sur le tournage, choisir mes jours de présence, travailler étroitement avec les monteurs. Tout s’est enchaîné assez naturellement.
Ton premier long métrage, Des jours meilleurs, a aussi été une expérience marquante.
Oui, c’est le premier long métrage sur lequel j’ai travaillé. Les réalisateurs avaient découvert ma musique via le site du collectif Troisième Autrice. Un morceau que j’avais fait pour moi, sans image, est devenu le thème du film. Le film a même été monté sur la musique, ce qui est très rare pour un long métrage. Ça a rendu le processus extrêmement fluide. Pour un premier film, c’était très agréable, d’autant plus que je faisais exactement la musique que j’aime faire.
Tu es aussi intervenue sur Classe moyenne.
Oui, là encore, il y a eu un lien très fort avec des morceaux existants. Je suis arrivée sur un montage presque définitif, avec de très belles images. J’ai surtout décliné un thème que j’avais composé plusieurs années auparavant. Le processus a été très rapide, très fluide. Il y a eu très peu de versions, et le travail s’est fait en trois mois environ.
Qu’est-ce qui est le plus important pour toi quand tu choisis un projet ?
Ce qui m’attire en premier, c’est l’émotion que je vais devoir suggérer à travers la musique, et le style musical que le projet m’amène à explorer. Le sujet compte, mais la relation avec le ou la réalisatrice est essentielle. Si la relation est compliquée, ça m’empêche de créer. J’ai besoin d’un bon relationnel et d’un projet dont l’émotion et la musique me parlent.
Si tu avais une carte « magique » et que tu pouvais composer la musique de n’importe quel film ?
Ce serait forcément un film de texture. Des films comme American Beauty, avec la musique de Thomas Newman, ou Aftersun. Des films où il se passe peu de choses en apparence, mais énormément à l’intérieur, et où la musique traduit cette émotion-là.

